autodafeurs

A la sortie du livre "Les Autodafeurs", j'ai pris contact avec Marine Carteron car j'avais adoré son livre.

http://hleroy.canalblog.com/archives/2014/05/11/29849977.html

http://hleroy.canalblog.com/archives/2014/12/03/31076523.html

Pour la sortie du 3e tome, elle m'a proposé de participer à la promotion. Elle m'a envoyé un texte à trous, charge à moi de le personnaliser. 

Comme le thème des romans est, vous l'avez compris, les livres interdits, j'ai sollicité ma collègue Camille qui avait déjà abordé ce sujet avec sa classe de 4e à l'occasion de la polémique sur l'album "Tous à poil".

Ensemble, nous avons proposé aux élèves de participer aussi à ce projet. Nous leur avons proposé des livres aux sujets tabous, des livres qui pourraient poser problème dans un CDI, des livres qui avaient été critiqués certains.

(les Guillaume Guéraud, une sélection de romans sur l'homosexualité, sur la mort, le suicide, la BD "Le magasin des suicides"...)

Puis nous avons organisé un débat. Chaque élève a présenté son roman, le thème abordé et s'est mis dans la peau des Autodafeurs (ce qui justifierait que les Autodafeurs le détruisent) ou dans celle de la Confrérie (ce qui justifierait qu'on le sauve). Débat passionnant ! 

Voici donc le résultat final (ceux qui connaissent bien le CDI et le collège Béranger repèreront quelques clins d'oeil...)

CDI du Collège Béranger
Péronne, Picardie

La rentrée n’était que dans une semaine mais la documentaliste du collège introduisait déjà sa clé dans la serrure du CDI. Depuis 20 ans qu’elle travaillait ici, Hélène avait toujours aimé cette semaine entre parenthèses ; pas encore la rentrée, plus tout à fait les vacances… elle se sentait en suspension et cet état de légèreté lui plaisait.

La clé tourna sans effort mais la porte grinça légèrement sous sa poussée, comme si elle aussi se réveillait en baillant après une trop longue sieste.

« Deux mois… c’est long tout de même », murmura Hélène en parcourant des yeux sa salle chérie encore plongée dans l’obscurité. 

Même si elle aimait les vacances et les longues heures de liberté qu’elles lui offraient pour lire, elle avait hâte de retrouver ses élèves pour pouvoir partager ses coups de cœurs de l’été. C’était pour ça qu’elle faisait ce métier : transmettre encore et toujours sa passion pour les livres, voir les yeux des jeunes 6e s’agrandir de plaisir en découvrant un nouveau héros, se marrer avec les 4eC devant des BD, rêver à d’autres mondes, d’autres terres, d’autres humanités… partager, encore et toujours partager. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’après sa formation, quand elle avait dû choisir le rôle qu’elle allait jouer dans la Confrérie, Hélène avait décidé de devenir propagatrice dans un collège de Picardie. À cette époque, nombreux parmi ses amis n’avaient pas compris sa décision, et elle avait même dû se justifier en expliquant longuement à quel point préserver la culture ne servait à rien si on ne la diffusait pas auprès des plus jeunes. Il n’empêche, après le déclenchement du code noir et les mauvaises nouvelles qui ne cessaient de s’accumuler, Hélène était plutôt contente de son choix. Aujourd’hui la plupart de ses amis avaient disparu, obligés de se cacher (ou pire) tandis qu’elle restait libre, royalement oubliée par les Autodafeurs. Quand l’alerte avait été lancée, elle avait hésité à fuir mais finalement elle s’était dit qu’elle ne pouvait pas laisser tomber ses élèves… et elle était là, pour une vingt-et-unième rentrée.

Se dirigeant dans la pénombre jusqu’à son bureau, Hélène se redit, pour la millionième fois, qu’elle avait bien fait.
« L’avenir du monde, c’est eux tout de même ! », murmura-t-elle en allumant son ordinateur et en contemplant avec un sourire les lettres au père Noël que ses élèves lui avaient écrites et qui étaient toujours bien en évidence sur son bureau.
Le ronronnement de la machine emplit lentement la pièce silencieuse.
« Voilà au moins une chose qui n’a pas changé, ça rame toujours autant », grogna-t-elle en se levant pour aller brancher la photocopieuse. Celle-ci n’avait pas changé de place mais pourtant, quand les yeux d’Hélène se posèrent dessus, un léger frisson lui parcourut l’échine. Ce n’était plus la même qu’au mois de juin et, immédiatement, elle pensa aux appareils distribués par Godeyes dont Marc lui avait parlé… avant de se reprendre en souriant :
« Tu délires Hélène, ce n’est pas possible… pas ici, pas dans mon petit CDI de collège ! ».
La photocopieuse n’était plus qu’à un mètre et Hélène allait enfin en avoir le cœur net quand la porte s’ouvrit brutalement sur une inconnue s’avançant main en avant.
- Bonjour. Vous devez être la professeur-documentaliste ? Je suis Madame Louberrier, la nouvelle principale. Je vois que vous avez déjà découvert la surprise !
Hélène serra la main molle que lui tendait la femme en tailleur très chic en se demandant si elle n’était pas en train de faire un cauchemar.
- C’est quoi ce bordel ? Qui vous a permis d’apporter des modifications dans mon CDI sans m’en parler ?
Le sourire de la principale disparut instantanément.
- Modérez un peu votre langage Madame Leroy. Si vous croyez que je n’ai pas vu quel type de livres vous osez fournir à nos élèves ! Alors vous serez gentille de commencer par photocopier le sommaire de chacun des ouvrages de cette salle et de me les transmettre rapidement. J’ai l’intention de vérifier moi-même que ces livres ont bien leur place dans mon collège afin de protéger les jeunes, conclut-elle avant de quitter le CDI en claquant la porte.
Plantée devant les rayonnages, Hélène cligna deux fois des yeux avant de secouer la tête pour être certaine qu’elle avait bien entendu.

« Protection de la jeunesse » ? En quoi ses livres pouvaient-ils être dangereux pour les élèves ? Et depuis quand lire était-il nuisible ?


S’avançant vers les étagères la documentaliste pencha la tête sur la gauche et commença à parcourir les tranches des ouvrages : recettes de cuisine, documentaires sur les chevaux et les dauphins, encyclopédie des sports, contes de princesses, Hélène commença par être rassurée ; pas de doute, c’étaient bien les livres du cdi, mais après avoir passé en revue l’ensemble de la salle, elle finit par se dire que le compte n’y était pas.

Où étaient passés les exemplaires de Guillaume Guéraud, de Claire Mazard ou d’Antoine Dole, l’album Tous à poil de Franek et Daniau, les BD Le magasin des suicides et Rouge Tagada ?

Abasourdie, Hélène finit son tour de salle devant l’affreuse machine et, même si elle n’avait aucun doute sur ce qu’elle allait découvrir, elle s’accroupit pour en vérifier la marque et le numéro de série : « Godeye’s : XIpscan ».
Hélène comprit qu’il était trop tard pour son CDI : à chaque page photocopiée les livres seraient infectés par les IGM.
S’éloignant de la porte d’entrée, elle sortit sans attendre son téléphone portable et composa de mémoire le numéro que Marc De Vergy lui avait confié en cas de problème.
Ce n’était qu’une boîte vocale mais Hélène savait que son message serait retransmis à la Confrérie, et qu’une équipe de secours viendrait la chercher au point de rendez-vous.
- Je pense que j’ai été repérée. Je rejoins la résistance, murmura-t-elle avant de jeter son téléphone à la poubelle.
Le collège était encore désert et si les Autodafeurs venaient la cueillir maintenant, elle était fichue. La sagesse aurait été de fuir immédiatement mais Hélène refusait de quitter son CDI sans faire au moins un geste pour sauver ses livres. De l’eau, il lui fallait de l’eau.
Dans son petit coin, la photocopieuse semblait la défier mais la documentaliste sourit : « Comme si une simple machine pouvait me faire peur », pensa-t-elle en s’avançant vers l’espace sombre.
Hélène vérifia d’un simple coup d’œil que la photocopieuse était bien branchée avant de l’allumer et d’ouvrir son capot de maintenance. Elle ne savait pas où étaient stockés les IGM mais elle savait à quel point ces machines étaient fragiles. Alors, doucement, consciencieusement, la jeune femme vida sa bouteille d’eau minérale dans les entrailles de l’appareil, referma le capot, traça quelques mots au marqueur directement sur la vitre et lança une série de 999 photocopies.
Les feuilles se mirent à sortir en cadence sans que rien ne se passe et pendant vingt secondes, la documentaliste trembla. Avait-elle échoué ?
Trente secondes. Une fumée blanche apparut sur un côté en répandant une odeur désagréable dans la pièce.
Hélène sourit enfin et, laissant la machine agonisante derrière elle, franchit sans un regard en arrière le seuil de son CDI profané.

Quelques minutes plus tard, alertée par le déclenchement du détecteur de fumée, la directrice découvrirait la photocopieuse détruite et les 252 copies qu’elle avait faites avant de s’éteindre. 252 copies de la même phrase, celle qu’Hélène avait écrite avant de s’enfuir :
Tous libres, tous égaux, tous lecteurs !